Entre chien et loup
Il suffit parfois d’une photo.
D’une lumière.
D’une musique, d’une odeur, d’un lieu…
Et quelque chose que l’on croyait rangé depuis longtemps refait surface.
C’est ce qui m’est arrivé avec cette photo. Un ami en week-end en Espagne me l’a envoyée un soir, simplement parce qu’il la trouvait belle.
Je l’ai regardée. Et j’ai eu les larmes aux yeux.
Pas de tristesse exactement. Pas cette fois. Mais une émotion profonde, presque inattendue. Cette lumière venait de me ramener, en quelques secondes, à quelque chose que ma mémoire n’avait pas oublié.
L’entre chien et loup
Ce moment étrange où le jour s’efface, où les contours deviennent moins nets, où la nuit n’est pas encore tout à fait installée.
Pendant des années, cette heure m’a pourri la vie. Je peux le dire ainsi aujourd’hui.
Il suffisait que la lumière commence à décliner pour qu’une sensation particulière m’envahisse. Quelque chose de lourd, de difficile à définir, mais profondément réel.
Cette heure s’était chargée de mes émotions, de mes souvenirs, de certaines douleurs et ruptures de ma vie. Alors je la traversais comme je pouvais.
Et pourtant, ce soir-là, devant cette photo venue d’Espagne, quelque chose était différent. Je l’ai trouvée belle. Puis profondément belle.
J’ai écrit à mon ami. Je lui ai raconté un peu de cette histoire qu’il ne pouvait évidemment pas connaître lorsqu’il avait simplement voulu partager avec moi un coucher de soleil. Et c’est en lui racontant que j’ai commencé à comprendre ce qui venait de se passer.
Quand le présent réveille une trace du passé
Nous portons en nous bien davantage que ce dont nous avons conscience au quotidien. Il suffit parfois de presque rien pour qu’une émotion resurgisse :
- Quelques notes d’une chanson et nous voilà ailleurs.
- Une odeur, et voilà qu’un souvenir que l’on croyait oublié revient avec une précision étonnante.
- Un lieu, une date, une saison peuvent réveiller des sensations que nous n’attendions plus.
Ce soir-là, pour moi, ce fut une lumière.
Mais ce qui m’a frappée n’était finalement pas que cette photo fasse remonter quelque chose. C’était la façon dont je l’accueillais aujourd’hui.
Cette fois, cette lumière ne m’écrasait plus. Elle m’émouvait. Et je pouvais la trouver belle.
Le paysage n’avait pas changé
Le soleil disparaissait toujours derrière l’horizon. Le jour cédait toujours sa place à la nuit. Cette heure était toujours celle de l’entre chien et loup.
Le paysage n’avait pas changé. La lumière non plus. Mais moi, oui.
Et cette prise de conscience m’a interrogée.
Nous imaginons parfois qu’avoir dépassé une période difficile signifie qu’elle ne doit plus rien provoquer en nous :
- Que les larmes seraient la preuve d’une fragilité encore présente.
- Que se reconstruire voudrait dire oublier.
Je ne le crois pas.
Mes larmes, ce soir-là, ne racontaient plus la même histoire. Elles disaient à la fois ce qui avait été et la distance qui m’en séparait désormais.
Et, pour la première fois peut-être, cette heure ne me renvoyait plus seulement à ce qu’elle m’avait fait vivre. Elle me montrait aussi ce que j’en avais fait.
Qu’est-ce que nous faisons de ce qui nous arrive ?
Cette question me paraît finalement plus importante que le souvenir lui-même.
Nous ne choisissons pas toutes les ruptures, les blessures ou les épreuves qui traversent notre existence. Et nous ne décidons pas davantage des traces qu’elles laisseront.
Mais nous pouvons, avec le temps, transformer la place qu’elles occupent. Non pas en effaçant notre histoire, mais en continuant à vivre avec, autrement :
- En faisant d’autres expériences.
- En découvrant nos ressources.
- En créant de nouveaux souvenirs.
- En nous reconstruisant parfois sans même nous apercevoir que nous sommes en train de le faire.
Voilà peut-être ce que cette photographie m’a appris.
Nous passons beaucoup de temps à regarder le chemin qu’il nous reste à faire. Nous regardons beaucoup moins souvent celui que nous avons déjà parcouru.
Mon ami pensait m’envoyer un beau coucher de soleil depuis l’Espagne. Sans le savoir, il m’a offert autre chose : la possibilité de rencontrer une ancienne émotion depuis celle que je suis aujourd’hui, et de constater que quelque chose avait changé.
Alors je garde cette photo. Parce qu’elle ne raconte plus seulement une heure de la journée qui m’a longtemps été difficile. Elle raconte aussi un chemin. Le mien !
Et, chose que je n’aurais peut-être jamais imaginée autrefois, je peux aujourd’hui regarder l’entre chien et loup et simplement penser : Que c’est beau.
Quand comprendre nous aide aussi à grandir
En écrivant cette chronique, je me suis souvenue qu’à l’époque où l’entre chien et loup était si difficile pour moi, j’avais beaucoup cherché à comprendre ce qui m’arrivait.
Aujourd’hui, les recherches sur la mémoire nous montrent qu’une odeur, une musique, une image, une lumière parfois, peuvent suffire à faire resurgir un souvenir et les émotions qui lui sont associées.
C’est ce que l’on retrouve notamment dans ce que l’on appelle « l’effet madeleine de Proust ». Ce phénomène de mémoire autobiographique involontaire intéresse aujourd’hui les neurosciences. En 2026, des chercheurs du Centre de recherche en neurosciences de Lyon ont notamment publié de nouveaux travaux sur la manière dont une expérience sensorielle peut laisser une trace durable et permettre, bien plus tard, la réactivation d’un souvenir et de son contexte émotionnel.
Mais comprendre ce qui se passe en nous n’est qu’une première étape.
C’est aussi ce que m’a appris la sophrologie dans sa dimension prophylactique :
- Prendre conscience,
- Expérimenter,
- Apprendre à mieux se connaître,
- Découvrir peu à peu comment agir avec ce qui est là.
La sophrologie ne nous apprend pas seulement à faire face à une difficulté. Elle nous apprend aussi quelque chose de nous-mêmes.
Et c’est peut-être là que commence une autre forme de transformation : lorsque l’expérience ne reste pas seulement quelque chose que nous avons vécu, mais devient aussi quelque chose dont nous pouvons apprendre. Pour avancer, grandir et devenir toujours davantage acteur de notre propre vie.
Et vous ?
Peut-être avez-vous vous aussi une musique, une odeur, un lieu, une saison, une image qui porte une partie de votre histoire.
Si elle revenait aujourd’hui… raconterait-elle encore la même chose de vous ?

